Jacques Brel l'aviateur...
En relisant les divers sujets
de ce forum, je m'aperçois que beaucoup d'entre-nous
aiment les belles histoires. Surtout lorsqu'elles sont
racontées avec le talent de Bernard Chabbert... Je fais
partie de ces amoureux-là. Les belles histoires m'ont
toujours ému et j'ai souvent puisé dans certaines
d'entre elles la part de rêve qui me fait aller de
l'avant dans la vie… Alors, à ma façon, j'aimerais bien
vous en raconter une... Une histoire qui est en fait un
hommage à la personne publique pour laquelle j'ai le
plus d'admiration. Et comme on célébrera cette année (le
9 octobre très exactement) le 25ème anniversaire de sa
triste disparition, c'est l'occasion rêvée pour vous
l'offrir et la partager avec vous…
Cet homme s'appelle Jacques Brel…
Le grand artiste belge, dont je ne ferai à personne
l'affront de rappeler l'immense carrière, était un
passionné d'aviation. Mais ce fut une passion assez
tardive, car elle lui vint à l'âge de trente-cinq ans.
En août 1964 suite à un concert donné à Biarritz,
l'imprésario de Brel, Charley Marouani, loue un petit
avion de tourisme pour rejoindre Charleville, étape
suivante de la tournée. Le pilote de l'appareil n'est
autre que Paul Lepanse, un ancien de l'Aéronavale et
alors pilote d'essai chez Sud-Aviation. Dans le petit
Gardan Horizon, Brel sent soudain en lui naître une
vocation… Initié sommairement au pilotage durant les
quatre heures que dure le vol, il a déjà pris sa
décision: il apprendra à piloter!
Et Paul Lepanse sera son instructeur. Elève doué, Brel
obtient sans problème sa licence de pilote privé. Le
papier à peine en poche, il achète son propre Gardan
Horizon, immatriculé F-BLPG, qu'il gardera durant trois
ans. Après l'avoir échangé contre un Wassmer 40 et volé
un peu partout en France, il fera en 66 un long voyage
de plusieurs étapes qui le mènera, en compagnie de
Lepanse, de Nice à Beyrouth en passant par Calvi,
Naples, Brindisi, Athènes, Rhodes, Nicosie pour l'aller
et aussi via Ankara, Istamboul, Salonique, Corfou pour
le retour.
En 1969, il décide de se lancer dans le vol aux
instruments et s'inscrit à l'une des meilleures écoles
du genre, "les Ailes" (hélas aujourd'hui disparue),
basée à Genève-Cointrin. Là, il va rencontrer celui qui
va devenir son instructeur et l'un de ses meilleurs
amis, Jean Liardon. L'instructeur vaudois (que j'ai
connu bien plus tard) est un grand professionnel et un
passionné d'aviation, fils de Francis Liardon, qui fut
l'un des meilleurs pilotes de voltige du monde (sur son
fameux Bücker Jungmeister) dans les années 50.
Le 17 avril 1970 il est qualifié IFR. Il poussera sa
formation jusqu'à devenir copilote sur Learjet. L'année
suivante, il décide de se rendre en Guadeloupe, en
compagnie de plusieurs de ses amis, à bord d'un Lear 25
loué à Genève. Avec une autonomie de moins de 2000 km,
il va falloir prévoir plusieurs étapes. C'est ainsi que
pour se rendre sous les tropiques, il durent effectuer
et quasiment en pionniers, le trajet
Genève-Paris-Prestwick-Keflavik-Narssarssuaq-Portland-Wilmington-Nassau-Pointe-à-Pitre.
Assis sur le siège de droite du cockpit, Brel est très
fier d'effectuer un si beau voyage en qualité de
copilote du petit jet et ceci malgré une longue
immobilisation à Narssarssuaq (à vos souhaits!), au
Gröenland, due à un problème de train d'atterrissage…
Après un intervalle consacré à l'une de ses autres
passions, la voile, et un demi-tour du monde à bord de
l'Askoy II (le but initial était un tour du monde
complet, mais la maladie en décida autrement…), Jacques
Brel s'installe dans le petit village d'Atuona, sur
l'île d'Hiva-Oa. Les Marquises, c'est pas vraiment
l'endroit idéal pour redonner cours à sa passion pour le
pilotage. Mais l'homme à son idée… Après divers tracas
quant à la revalidation de sa licence en raison de ses
gros problèmes de santé, mais dont il triomphera avec
force détermination, il dégotte un Beech Twin-Bonanza à
Tahiti et le ramène sur l'îlot montagneux. De là, il va
se rendre régulièrement d'île en île, pour livrer à la
population coupée du monde par un environnement hostile,
du courrier, des colis, médicaments et autres vivres
introuvables pour elle. Il a baptisé son bimoteur
"Jojo", du surnom de son plus fidèle ami Georges
Pasquier (lequel décéda du même mal que lui quelques
années auparavant…) En compagnie de son amie Maddly Bamy,
il va ainsi effectuer des vols qu'il qualifie lui-même
de mémorables et parmi les plus beaux qu'il ait jamais
effectués.
En 1977, il revient à Paris pour enregistrer ce qui sera
son dernier album. Il profite de l'occasion pour revoir
ses amis suisses, les Liardon, avec lesquels il se rend
à Sion pour s'adonner à la voltige à bord d'un Stampe.
Et oui, lui aussi avait goûté à l'ivresse que procure
cette machine, belge comme lui… Après quoi il s'en
retourne dans son petit paradis tropical. On arrive
ainsi à l'automne 1978 où il est contraint d'embarquer
pour ce qui sera le dernier long voyage aérien de son
vivant; même s'il ne le sait pas encore… Celui qui le
ramène en France et à Paris. Sa maladie ayant empiré, il
est admis à l'hôpital franco-américain de Bobigny, dans
lequel il décède au matin du 9 octobre, d'une embolie
pulmonaire massive… Trois jours plus tard, son corps
sera ramené sur l'île d'Hiva-Oa où on l'ensevelit, non
loin du peintre Gauguin, dans le petit cimetière
d'Atuona.
En avril 1982, j'ai effectué le long voyage de Tahiti et
des Marquises. Simplement pour m'incliner devant la
sépulture d'un homme qui a vécu sa vie à cent à l'heure,
qui fut d'une honnêteté et d'une droiture sans
pareilles, qui passa toute son existence à faire tout ce
qu'il pouvait pour réaliser ses rêves d'enfant. Un homme
qui demeure, pour moi, le plus grand
auteur-compositeur-interprète de la chanson francophone.
Un personnage hors du commun, qui fut un immense
artiste, un très bon navigateur, un excellent acteur, un
pilote excessivement doué. Bref, un grand homme, tout
simplement! Celui que je considère comme le plus bel
exemple connu dans la concrétisation pleinement assouvie
de ce qui devrait être notre quête à tous en ce bas
monde: tout mettre en œuvre pour réussir notre vie…
Un quart de siècle déjà qu'il s'en est allé… Il me
manque terriblement et je ne l'oublierai jamais...