Ce document est extrait d'un sujet publié sous le pseudonyme de "Flyaway" sur le forum Pegase.tv en 2003.  Pour accéder à l'ensemble du sujet, cliquez ici : PEGASE

 

Jacques Brel l'aviateur...

En relisant les divers sujets de ce forum, je m'aperçois que beaucoup d'entre-nous aiment les belles histoires. Surtout lorsqu'elles sont racontées avec le talent de Bernard Chabbert... Je fais partie de ces amoureux-là. Les belles histoires m'ont toujours ému et j'ai souvent puisé dans certaines d'entre elles la part de rêve qui me fait aller de l'avant dans la vie… Alors, à ma façon, j'aimerais bien vous en raconter une... Une histoire qui est en fait un hommage à la personne publique pour laquelle j'ai le plus d'admiration. Et comme on célébrera cette année (le 9 octobre très exactement) le 25ème anniversaire de sa triste disparition, c'est l'occasion rêvée pour vous l'offrir et la partager avec vous…

Cet homme s'appelle Jacques Brel…

Le grand artiste belge, dont je ne ferai à personne l'affront de rappeler l'immense carrière, était un passionné d'aviation. Mais ce fut une passion assez tardive, car elle lui vint à l'âge de trente-cinq ans. En août 1964 suite à un concert donné à Biarritz, l'imprésario de Brel, Charley Marouani, loue un petit avion de tourisme pour rejoindre Charleville, étape suivante de la tournée. Le pilote de l'appareil n'est autre que Paul Lepanse, un ancien de l'Aéronavale et alors pilote d'essai chez Sud-Aviation. Dans le petit Gardan Horizon, Brel sent soudain en lui naître une vocation… Initié sommairement au pilotage durant les quatre heures que dure le vol, il a déjà pris sa décision: il apprendra à piloter!

Et Paul Lepanse sera son instructeur. Elève doué, Brel obtient sans problème sa licence de pilote privé. Le papier à peine en poche, il achète son propre Gardan Horizon, immatriculé F-BLPG, qu'il gardera durant trois ans. Après l'avoir échangé contre un Wassmer 40 et volé un peu partout en France, il fera en 66 un long voyage de plusieurs étapes qui le mènera, en compagnie de Lepanse, de Nice à Beyrouth en passant par Calvi, Naples, Brindisi, Athènes, Rhodes, Nicosie pour l'aller et aussi via Ankara, Istamboul, Salonique, Corfou pour le retour.

En 1969, il décide de se lancer dans le vol aux instruments et s'inscrit à l'une des meilleures écoles du genre, "les Ailes" (hélas aujourd'hui disparue), basée à Genève-Cointrin. Là, il va rencontrer celui qui va devenir son instructeur et l'un de ses meilleurs amis, Jean Liardon. L'instructeur vaudois (que j'ai connu bien plus tard) est un grand professionnel et un passionné d'aviation, fils de Francis Liardon, qui fut l'un des meilleurs pilotes de voltige du monde (sur son fameux Bücker Jungmeister) dans les années 50.

Le 17 avril 1970 il est qualifié IFR. Il poussera sa formation jusqu'à devenir copilote sur Learjet. L'année suivante, il décide de se rendre en Guadeloupe, en compagnie de plusieurs de ses amis, à bord d'un Lear 25 loué à Genève. Avec une autonomie de moins de 2000 km, il va falloir prévoir plusieurs étapes. C'est ainsi que pour se rendre sous les tropiques, il durent effectuer et quasiment en pionniers, le trajet Genève-Paris-Prestwick-Keflavik-Narssarssuaq-Portland-Wilmington-Nassau-Pointe-à-Pitre. Assis sur le siège de droite du cockpit, Brel est très fier d'effectuer un si beau voyage en qualité de copilote du petit jet et ceci malgré une longue immobilisation à Narssarssuaq (à vos souhaits!), au Gröenland, due à un problème de train d'atterrissage…

Après un intervalle consacré à l'une de ses autres passions, la voile, et un demi-tour du monde à bord de l'Askoy II (le but initial était un tour du monde complet, mais la maladie en décida autrement…), Jacques Brel s'installe dans le petit village d'Atuona, sur l'île d'Hiva-Oa. Les Marquises, c'est pas vraiment l'endroit idéal pour redonner cours à sa passion pour le pilotage. Mais l'homme à son idée… Après divers tracas quant à la revalidation de sa licence en raison de ses gros problèmes de santé, mais dont il triomphera avec force détermination, il dégotte un Beech Twin-Bonanza à Tahiti et le ramène sur l'îlot montagneux. De là, il va se rendre régulièrement d'île en île, pour livrer à la population coupée du monde par un environnement hostile, du courrier, des colis, médicaments et autres vivres introuvables pour elle. Il a baptisé son bimoteur "Jojo", du surnom de son plus fidèle ami Georges Pasquier (lequel décéda du même mal que lui quelques années auparavant…) En compagnie de son amie Maddly Bamy, il va ainsi effectuer des vols qu'il qualifie lui-même de mémorables et parmi les plus beaux qu'il ait jamais effectués.

En 1977, il revient à Paris pour enregistrer ce qui sera son dernier album. Il profite de l'occasion pour revoir ses amis suisses, les Liardon, avec lesquels il se rend à Sion pour s'adonner à la voltige à bord d'un Stampe. Et oui, lui aussi avait goûté à l'ivresse que procure cette machine, belge comme lui… Après quoi il s'en retourne dans son petit paradis tropical. On arrive ainsi à l'automne 1978 où il est contraint d'embarquer pour ce qui sera le dernier long voyage aérien de son vivant; même s'il ne le sait pas encore… Celui qui le ramène en France et à Paris. Sa maladie ayant empiré, il est admis à l'hôpital franco-américain de Bobigny, dans lequel il décède au matin du 9 octobre, d'une embolie pulmonaire massive… Trois jours plus tard, son corps sera ramené sur l'île d'Hiva-Oa où on l'ensevelit, non loin du peintre Gauguin, dans le petit cimetière d'Atuona.

En avril 1982, j'ai effectué le long voyage de Tahiti et des Marquises. Simplement pour m'incliner devant la sépulture d'un homme qui a vécu sa vie à cent à l'heure, qui fut d'une honnêteté et d'une droiture sans pareilles, qui passa toute son existence à faire tout ce qu'il pouvait pour réaliser ses rêves d'enfant. Un homme qui demeure, pour moi, le plus grand auteur-compositeur-interprète de la chanson francophone. Un personnage hors du commun, qui fut un immense artiste, un très bon navigateur, un excellent acteur, un pilote excessivement doué. Bref, un grand homme, tout simplement! Celui que je considère comme le plus bel exemple connu dans la concrétisation pleinement assouvie de ce qui devrait être notre quête à tous en ce bas monde: tout mettre en œuvre pour réussir notre vie…

Un quart de siècle déjà qu'il s'en est allé… Il me manque terriblement et je ne l'oublierai jamais...